Les commentaires de Carlos Schreiber pour Crescendo Magazine du 72 ème Festival de Musique de Menton

07 Septembre 2021

Le Festival de Menton 2021 prend ses quartiers sur le Parvis de la Basilique Saint-Michel Archange, joyau de l'art baroque, perché au-dessus de la vieille ville de Menton, face à la mer, sous un ciel étoilé. L’ambiance est unique et le public est heureux de retrouver une vraie édition complète après celle de 2020 raccourcie mais maintenue malgré tout. 

De cette édition, nous retenons deux axe : les stars confirmées et les jeunes talents, avec parfois un mix des deux à l’image de ce concert d’ouverture nommé “Générations” où l’on retrouve avec bonheur le merveilleux pianiste Alexandre Tharaud et l'on découvre le jeune Quatuor Arod. On se régale avec un programme très intéressant allant de Rameau à Franck en passant par Haydn. Alexandre Tharaud joue les Suites de Rameau, écrites pour clavecin, sur un piano de concert Yamaha, tout en respectant scrupuleusement le style et l'écriture de Rameau. La sonorité du piano est plus flatteuse pour l'oreille et le public est transporté.

Le Quatuor Arod interprète magistralement le Quatuor n°1 en sol majeur op.76, Hob.III 75 de Haydn. En consultant les archives du Festival on constate que le Quatuor Vegh avait joué le même quatuor au premier concert du Festival il y a 72 ans. Si les murs de la Basilique pouvaient parler... Le Quintette avec piano de César Franck est une partition puissante et dramatique, un chef d'oeuvre de la musique romantique. Avec Tharaud et le Quatuor Arod, on vit un moment chargé d'émotions. C'est intense, passionné, lyrique, fougueux, somptueux.

Le mélange des générations s’illustre également avec le récital du jeune violoniste Théotime Langlois de Swarte accompagné par rien moins que William Christie au clavecin. Ils proposent le programme de leur dernier album dédié au bien oublié Jean-Baptiste Senaillé. Il est émouvant de voir la musique éclore ainsi sous l'œil bienveillant et attentionné du grand William Christie.  

Dans le cadre des découvertes, on appréciait le concert de la jeune violoncelliste rayonnante Anastasia Kobekina et son partenaire le pianiste Tristan Pfaff. On est ravi par la sonorité chaude du violoncelle et la clarté du piano. Les Fantasiestücke de Schumann, la Sonate n°3 pour violoncelle et piano de Beethoven et la Sonate n°1 de Brahms, trois merveilles du répertoire romantique allemand, nous enchantent.  Anastasia Kobekina offre en bis la très virtuose Ronde des Lutins de Popper.  

Dans les noms à suivre, il faut relever celui du talentueux Philipp Scheucher qui fait l'unanimité du public lors de la "Nuit du piano" ou encore celui de la pianiste Célia Oneto Bensaid lors d’un concert étonnant avec le dispositif "Silent System" piano muet, qu'on entend avec un casque audio. Du côté de la musique de chambre saluons la prestation du  Trio Aquinas, un des meilleurs ensembles de chambre d'Angleterre. Un programme Haydn, Rachmaninov et Smetana ravit le public, venu nombreux. Hélas, l'acoustique de l'Eglise anglicane n’est pas optimale. Les talents émergents de la musique baroque étaient également représentés par le violoniste Evgeny Sviridov et le claveciniste Justin Taylor, tous deux lauréats du Concours Musica Antiqua à Bruges. Enfin, notons également le concert du quatuor Aeolina, un ensemble d'accordéons qui avait conquis le public il y a deux ans avec l'arrangement pour quatre accordéons de… la Symphonie Fantastique de Berlioz. Cette année ils s'attaquent à la Symphonie n°4 de Mahler avec, dans le dernier mouvement, la participation de la soprano Camille Poul.  C'est une performance époustouflante, qui captive l'audience malgré le côté inattendu de l’arrangement. Au début du concert, un Intermezzo du compositeur Martin Matalon qui leur est dédié et, en bis, deux songs de Kurt Weill.

La pianiste Beatrice Rana se produit pour la troisième fois au Festival de Menton. Elle est fort appréciée du public même si elle ne fait pas l'unanimité lors de ce récital en particulier dans les Études de Debussy. Le programme se poursuit avec la Suite Française n°2 de Bach, et la deuxième partie est consacrée aux quatre Scherzos de Chopin. Comme beaucoup de pianistes de sa génération, Beatrice Rana possède du  tempérament mais aussi une tendance à jouer très fort et très vite.

Le récital du violoniste Christian Tetzlaff et du pianiste Lars Vogt était l’un des sommets du festival. Ils forment un duo depuis des années et leur entente est profonde. Au programme : deux sonates éblouissantes de Beethoven (n°6 et n°8), la Sonate pour violon de Chostakovitch et le Rondo brillant de Schubert. Le summum de la musique de chambre. Tout est parfait. Une respiration, une complicité inégalées.

Le violoniste Nemanja Radulovic et ses musiciens du quintette Les Trilles du Diable viennent ensuite dynamiter l’ambiance. Foncièrement charismatique, Nemanja Radulovic est un virtuose avec une technique fabuleuse mais il a choisi une autre voie qui le distingue de tous les autres violonistes : une approche dynamique, pleine d'énergie, appréciée par un public plus large et plus jeune souvent profane. Ses concerts sont des spectacles  visuels et auditifs. La première partie de son concert est classique avec des œuvres de Vitali,  Tchaïkovski,  Brahms et Bach dans des arrangements pour violon et quintette à  cordes.  La seconde partie du concert est un crossover bigarré avec, entre autres, de la musique de film. Le violon est ici  amplifié au maximum par un ingénieur du son bien trop enthousiaste. La sonorité est surdimensionnée pour l’espace de concert.  Cette partie du spectacle aurait mieux convenu pour un large public aux Sablettes, comme le festival avait organisé plusieurs concerts il y a deux et trois ans pour plus de 1000 personnes. Le concert est un énorme succès, comme toujours avec Nemanja Radulovic et le public offre une ovation debout après une Csárdás endiablée de Monti.

Transition implacable avec le violoncelliste arménien Alexander Chaushian qui revient cette fois avec son ami de plus de 35 ans, le pianiste (et chef d'orchestre) Vahan Mardirossian. Au programme, la Sonate en ré mineur de Chostakovitch et la transcription pour violoncelle et piano de la Sonate pour violon et piano de César Franck. Ce duo sait alterner la lumière et l'obscurité des passages sonores qui plongent dans les profondeurs de l'âme. La Vocalise de Rachmaninov est jouée avec sensibilité et émotion. Lors d'un passage passionné de la Sonate de Franck, l'archet de Chaushian a fait un vol plané. Ils nous proposent de reprendre ce passage en bis.

Certaines affiches prestigieuses s’avèrent parfois décevante à l’image de Rafał Blechacz. La Partita de Bach et la Sonate n°5 de Beethoven sont jouées de façon mécanique et avec un tempo rapide exagéré. En seconde partie il ne fait pas d'interruption dans le Prélude, fugue et variations de Franck et la Sonate n°3 de Chopin. Le public est décontenancé et applaudit au milieu de la sonate et Blechacz semble irrité. Le bis : une Valse de Chopin admirable.

Un festival comme Menton ne peut pas faire l’impasse sur un récital de Renaud Capuçon et  Bertrand Chamayou, c’est l’un des moments les plus forts du festival. Ce concert est dédié à la musique française. La Sonate posthume de Ravel est une partition de jeunesse. On est séduit par une large palette de couleurs et de sons dans cette oeuvre d’un talent naissant qui se cherche encore. La Sonate n°1 de Fauré constitue un des piliers du répertoire de musique de chambre. Les deux artistes donnent une interprétation tour à tour énergique et poignante. L'Andante est joué avec plein de tendresse et de subtilité et le finale est enlevé avec une très grande verve. La Sonate en sol de Ravel a une place de choix dans le répertoire pour violon, ne serait-ce que pour son mouvement central "Blues" inspiré du jazz. Renaud Capuçon et Bertrand Chamayou sont éblouissants tant les deux artistes connaissent les moindres recoins de cette musique. La Sonate n°1 de Saint-Saëns termine le concert en apothéose avec une superbe interprétation virtuose, lumineuse et rayonnante. En bis deux bijoux : l'Elégie de Fauré et le Clair de lune de Debussy.

Le dernier concert du festival est un véritable feu d'artifice avec la venue du Leonardo Garcia Alarcon et sa Cappella Mediterranea. C'est un concert qui conjugue l’héritage de la musique baroque et la chanson populaire. Ou comment la musique qu’on appelle savante s’enracine dans une tradition populaire. La soprano Mariana Flores est superbe, une voix qui vous prend aux tripes. Les musiciens vivent ces mélodies du XVIIe siècle et celles du compositeur argentin Joan Manuel Serrat, le Jacques Brel argentin, avec une émotion intense. Serrat a permis à toute l’Amérique latine et à l’Espagne de se réapproprier les œuvres de ses poètes. Il a aussi été synonyme de liberté et de lutte contre les régimes dictatoriaux. Sa chanson "Mediterraneo" est un hymne qui résonne tout particulièrement de nos jours. Le guitariste argentin Quito Gato a arrangé ces chansons pour la Cappella Mediterranea. L’orchestration garde les instruments typiques du XVIIe siècle : flûtes à bec, cornets, violons, viole de gambe, violoncelles, luths, harpe, clavecin, orgue, percussions et contrebasse qui permettent de voyager dans le temps et de mettre les chansons de Serrat en parallèle  avec les Ensaladas de Mateo Flecha (1481-1553), "La Bomba" qui enflamme le public.  On retient également, une composition d’Antonio José Cavanilles qui rappelle  Bach. Plusieurs bis, un public enchanté, une soirée festive et mémorable pour ce clap de fin du festival. 

Menton, Festival, 31 juillet au 13 août

Carlo Schreiber

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